LA COMMUNE VIVANTE

Face à la solastalgie, un nouveau rapport au monde

Eugénie Tardif

« Et si la solastalgie était une chance, la source d’un élan vers un autre avenir possible, vers un autre élan au Vivant? »

 

Si vous partez de Montréal en empruntant l’autoroute 40 vers l’ouest pendant une quarantaine de minutes et que vous choisissez de prendre la dernière sortie avant d’être en Ontario, vous vous retrouverez à Rigaud. Petite ville de 7 500 habitants aux abords de la rivière des Outaouais. En traversant la ville, peut-être que son nom, ou ses paysages, vous évoqueront des souvenirs. Si vous vous y rendez en été, en automne ou en hiver, vous serez surement éblouit par étendus et la variété de ses milieux naturels. Toutefois, si vous vous y rendez au printemps, il y a de grandes chances que votre mémoire ne vous fasse pas défaut, car les paysages parleront d’eux-mêmes. La rivière Rigaud, qui traverse la ville, sera possiblement sortie de son lit. À la vue de ces rues ensevelies d’eau, vous choisirez probablement de faire demi-tour face à la catastrophe. Ce que vous n’aurez pas vu pendant ce temps, c’est plus de 380 terrains endommagés et 41 maisons qui seront éventuellement démolies.

 

Vivre à Rigaud, c’est être aux premières loges des changements climatiques qui affectent les écosystèmes planétaires depuis la deuxième moitié du XXe siècle. En 2005, le philosophe environnemental Glenn Albrecht emploie dans son livre Les émotions de la Terre des nouveaux mots pour un nouveau monde. Issu de cet ouvrage, le terme solastalgie est introduit. Ce nom féminin, qui renvoie par sa consonance à la nostalgie, désigne une forme de souffrance et de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux. Cette douleur de voir le monde qu’on connait se transformer affecte principalement les gens vivants dans des milieux vulnérables et plus particulièrement les jeunes.  Face à cette nouvelle réalité, nombreux se sentent anxieux face à ce monde légué par leurs aînés. L’humain a évolué en étant de plus en plus déconnecté des milieux naturels. Cette barrière qui existe aujourd’hui entre nos milieux de vie et la nature nous rend vulnérables face aux changements que vit cette dernière.

Et si on apprenait à être résilient, à vivre en symbiocène avec le milieu naturel ?

 

La Commune est un espace citoyen pour les jeunes de Rigaud qui vise à les aider à comprendre, réfléchir, partager et agir sur les questions environnementales.

 

Afin de bien comprendre les contraintes actuelles du site, le projet témoigne du passé en filigrane. Aux abords de la rivière Rigaud, à quelques pas de l’Église Sainte-Marguerite, s’élevait de 1920 à 1960 un entrepôt à grain. Aujourd’hui, dû aux diverses interventions humaines, ce lieu n’existe plus, et sa démolition a engendré une profonde déformation de la topographie à proximité de la rivière. Le projet se réapproprie l’implantation et l’ossature de ce bâtiment symbolique afin de mettre en évidence l’entité vivante de la nature. Le squelette est semblable, mais sa relation avec le site est tout autre. Les colonnes se déposent tel des arbres et les cloisons drapent l’extrémité de certaines branches. La disposition des espaces plus intimes est organisée afin de mettre en évidence deux parcours. Ces trajectoires visent à faire réfléchir sur notre rapport à l’eau. L’une suit la topographie et l’écoulement de l’eau de pluie pour mener vers le milieu aquatique afin d’entrer en contact avec celui-ci. Tandis que le second s’élance au-dessus de l’eau, ne permettant que de l’observer. De part et d’autre de ces parcours se dissimulent entre les troncs matures de modestes petits espaces qui permettent de partager. Ce sont des lieux de rassemblement qui peuvent, en fonction des besoins s’agrandir au-delà de leurs limites. Ces espaces se déposent de manière minimale sur le terrain tel des quais en flottement sur l’air. La nature côtoie ainsi le projet sur toutes ses faces et peut même, à certains moments, se faufiler entre les ouvertures.

 

Au sein de La Commune, le lien profond et durable qui est établi entre le paysage et le construit permet de comprendre le milieu naturel, de réfléchir sur notre impact, de partager sur les possibilités et d’agir sur les solutions. Rigaud, c’est une ville aux premières loges des changements climatiques, mais c’est également une ville qui a l’opportunité de vivre ces changements autrement et d’améliorer sa relation au Vivant. L’élan de cette transformation, c’est l’éveil de la jeunesse face aux possibilités de demain.